Le plus beau jour de sa vie

Le plus beau jour de sa vie, ou presque…

Station Hôtel de ville. Ligne SM. Emilie attend le bus. Elle porte une robe blanche de mariée. Épaules dénudées. Une fleur dans les cheveux. Des escarpins effilés. Une paire de gants en dentelle. Cette panoplie a coûté un bras à ses parents. Les pauvres ! S’ils avaient su, ils se seraient abstenus.

Emilie ne montre aucun signe de nervosité. Le regard intrigué des passants ne la concerne pas. N’ont-ils jamais vu une mariée attendre le bus ? Elle devine la mairie plantée derrière elle. Liberté. Égalité. Fraternité. C’est en pensant à sa liberté qu’elle a pris sa décision.

La journée avait pourtant bien commencé. Chacun semblait à sa place. Les invités. L’édile. Thomas, le marié. Tous sauf elle. Au moment, fatidique, Emilie n’a rien répondu. Ni oui ni non. Elle a laissé planer un long silence avant de se retirer. Dignement. Lentement. Elle a quitté la salle. Sans excuses. Sans explications. Qu’aurait-elle pu dire ? Personne n’a essayé de la rattraper. Encore heureux !

Emilie ne pleure pas. Elle ne regrette pas. Pour tout dire, elle est soulagée. Certes, elle aurait pu trancher plus tôt. Éviter de dépenser des sommes astronomiques pour rien. Négocier avec son compagnon. Préserver les deux familles. Elle pense à Thomas, imagine sa déception, son humiliation, sa colère. Emilie ne pouvait pas agir autrement. Elle s’était réveillée le matin même avec une boule dans l’estomac. Une angoisse qui n’avait cessé de grossir. Jusqu’à prendre toute la place. Une pelote de doutes. Elle avait vu la maison, les enfants, le chien, les repas de famille, les emprunts, la routine. Elle avait imaginé Thomas plus tard. Empâté. Blasé. Étriqué. Décrépis. Chiant.

Un bus s’arrête. Les portes s’ouvrent. Emilie doit compresser les cerceaux pour entrer, puis pour remonter l’étroite allée. Elle échoue au fond. Sa robe occupe la banquette.

Un attroupement s’est formé devant la mairie. Elle aperçoit Thomas, entouré par les siens. Des larmes vont couler. Des mots vont s’échanger. Des responsabilités vont être cherchées et des comptes réglés. Quoi qu’il arrive, cette journée restera dans les annales.

Le bus démarre. Emilie soupire. Sa poitrine compressée par la robe menace d’exploser. Elle se déchausse. Les escarpins ont meurtri ses pieds. Habituée aux tennis, elle avait consenti à porter ces instruments de torture. Une concession de trop.

Une question surgit : où aller ? Impossible de rentrer à l’appartement qu’elle partage avec Thomas. Elle doit trouver un plan B.

De l’autre côté de la vitre, les rues défilent. En ce magnifique après-midi de printemps, les tenues légères sont de sortie. Les corps se dénudent. Bras. Jambes. Dos. Nombrils. Des morceaux de peaux pâles s’affichent. Quelques parkas sombres errent encore. Ces retardataires n’ont pas compris. La belle saison est arrivée. Terminés les frimas. Finie la grisaille. L’heure est venue d’en profiter, de remplir les terrasses, de batifoler dans les rues, de se donner en spectacle.

Soudain, le bus s’immobilise. Trois contrôleurs montent. Les issues sont bloquées. Impossible de s’échapper. Comment Emilie le pourrait-elle avec son accoutrement ? Elle prend un air dégagé. Les hommes longent l’allée centrale, s’approchent, mine de rien. Les passagers tendent leur sésame, tous aussi dociles les uns que les autres. À croire que tout le monde respecte les règlements.

‒ Votre titre de transport, madame, demande un jeune contrôleur.

Emilie croise les mains sur sa robe en affichant son plus beau sourire.

‒ Je n’en ai pas, répond-elle d’une petite voix innocente.

‒ Vous devriez.

‒ C’est un cas de force majeure.

‒ Je suis obligé de vous verbaliser. .

L’homme dégaine un boîtier.

‒ Je vous propose de régler immédiatement l’indemnité forfaitaire.

‒ Vous ne pouvez pas faire une exception ? Je viens de me faire larguer. Le jour de mon mariage. Vous trouvez ça normal ?

Le mensonge ne paie plus. L’homme ne compatit pas. Ses deux collègues se sont approchés. Visages fermés. Sourcils froncés. Ils attendent la suite. Ce soir, ils pourront raconter cette histoire à leur marmaille.

‒ Il s’est tapé la demoiselle d’honneur, ajoute Emilie en reniflant. Vous n’auriez pas un mouchoir ?

Les contrôleurs ne bronchent pas.

‒ Je suis honnête, insiste Emilie. J’ai toujours payé mes impôts. Le droit à l’erreur, ça existe. S’il vous plaît…

‒ Ce sera quarante-cinq euros.

‒ Faites un petit effort.

‒ Si vous ne pouvez pas régler maintenant, l’indemnité sera portée à soixante-dix euros.

Le contrôleur tapote son boîtier magique. Rien ne pourra le corrompre. Surtout pas les mimiques d’Emilie.

‒ Vous n’êtes pas très généreux, grince-t-elle.

‒ Je fais mon travail. Vous pouvez me montrer vos papiers, s’il vous plaît ?

Emilie éclate de rire.

‒ Regardez-moi bien. Où voulez-vous que je les mette ? Dans ma culotte ?

Elle fait mine de soulever sa robe.

‒ Restez polie.

‒ C’est pas possible d’être aussi con.

Cette fois, l’homme la dévisage.

‒ Si vous continuez, je vais devoir appeler les forces de l’ordre.

‒ Vous en avez pas marre de faire chier le monde ?

************

Assise sur un banc, le dos calé contre un mur décrépit, Emilie lisse sa robe. Combien va-t-elle en tirer sur Internet ? Le recyclage est à la mode. Elle compte bien en profiter. Face à elle, un pochtron cuve son vin, la bouche ouverte. Les sons qu’il émet n’ont rien d’humain.

Avec le recul, Emilie doit se rendre à l’évidence. Elle n’aurait jamais dû s’en prendre aux contrôleurs et encore moins aux flics qui les avaient rejoints.

Pendant l’interrogatoire, en revanche, elle a gardé son calme. Elle a essayé de décrire l’enchaînement des évènements avec moult précisions. Non, elle n’avait pas acheté de ticket. Oui, elle s’était énervée. Elle n’aurait jamais dû traiter le contrôleur de connard. Promis, elle ne recommencera plus.

Les flics ont refusé de la laisser partir toute seule. À quel titre ? Mystère. Elle les soupçonne d’avoir profité de la situation. Ce n’est pas tous les jours qu’on place une mariée hystérique au gnouf.

Lorsque la porte de la cellule s’ouvre, Emilie tourne la tête.

‒ Vous êtes libre ! caquette un poulet.

Les escarpins à la main, la prisonnière se la joue hautaine, telle une reine qui se rend à l’échafaud.

‒ Hola, mi corazon ! s’exclame une voix.

Emilie enlace Ronaldo, le confident de toujours. Le costume rose qu’il arbore tranche avec l’austérité des lieux.

‒ Je savais que je pouvais compter sur toi, affirme-t-elle. Merci.

‒ Ça va ? Tu n’as pas trop souffert ?

‒ J’ai surtout mal aux pieds.

‒ Tu es magnifique.

‒ Je suis ridicule.

Emilie n’a pas envie de s’éterniser dans cet endroit sordide. Le soleil qui l’accueille sur le trottoir la rassure. Le monde ne s’est pas arrêté.

‒ Je ressemble à une meringue, regrette-t-elle.

‒ Ou à une grosse pâtisserie recouverte de crème chantilly.

‒ Et toi, à un sucre d’orge.

Emilie grimace. Au contact du bitume brûlant, ses pieds protestent. Elle s’assoit alors sur un banc pour les examiner. Des ampoules menacent d’éclater. Les flics ont refusé de la soigner.

‒ On fait quoi maintenant ? s’informe-t-elle.

‒ Tu viens te changer chez moi. Après on avisera. Sauf si tu as une autre idée.

Emilie secoue la tête.

‒ Le carrosse de Votre Altesse est avancé, déclare Ronaldo en montrant un scooter rouge vif. Fais gaffe au jupon. Ce serait dommage qu’il se prenne dans les rayons.

‒ C’est pas gagné !

En temps normal, Emilie aurait déjà enfourché la monture.

‒ Tu n’as toujours pas passé le permis ? s’étonne-t-elle.

‒ A la cinquième tentative, j’ai jeté l’éponge. Je suis trop émotif. J’ai craqué sur l’inspecteur. Hélas, ce n’était pas réciproque.

Ronaldo extrait un casque noir de l’engin.

‒ Tiens, mets ça.

La mariée obtempère.

‒ Trop sexy !

‒ Ben voyons !

La robe relevée sur ses jambes gainées de blanc, Emilie traverse bientôt la ville dare-dare sous le regard intrigué des passants. Beaucoup se rincent l’œil. D’autres se contentent de sourire. Quelques-uns prennent des photos.

Ronaldo habite au troisième étage d’un vieil immeuble. Aussitôt arrivée, Emilie se douche. Le jogging mauve qu’elle enfile ensuite lui sied mieux que la tenue froufroutante.

‒ Elle est superbe, s’enthousiasme Ronaldo en étalant la robe sur le lit.

‒ Elle a besoin d’un bon nettoyage.

‒ Tu me la prêteras pour la marche des fiertés ? Je suis chargé d’animer le char de l’assos.

‒ Bien sûr.

‒ Super. Les copines seront jalouses.

Vautrée dans un canapé léopard, Emilie sirote un soda glacé, une boisson interdite par Thomas à l’instar des hamburgers et des kebabs.

‒ C’est trop bon ! soupire-t-elle.

Entre ces quatre murs, elle a naguère passé beaucoup de temps. Ronaldo n’avait pas son pareil pour l’écouter, pour la consoler, sans jamais la conseiller.

‒ Cela fait une paye que je ne suis pas venue, constate-t-elle.

‒ Tu étais amoureuse.

‒ Tu m’en veux ?

‒ J’ai toujours su que tu reviendrais voir ta vieille copine.

Emilie survole la pièce du regard. Depuis sa dernière visite, rien n’a changé. Les couleurs vives se mêlent les unes aux autres. Rouge. Orange. Jaune. Bleu. Un vrai kaléidoscope ! D’éventuels esprits chagrins pourraient se sentir agresser par un tel déferlement.

‒ Tu as été super classe tout à l’heure à la mairie, affirme Ronaldo.

‒ Tu trouves ?

‒ Du grand art. Je suis fier de toi.

Invité à la cérémonie, Ronaldo était resté au fond de la salle. Il avait assisté à la débâcle.

‒ Tu n’es pas faite pour le mariage. En tout cas, pas pour celui-là.

‒ Thomas est quelqu’un de très bien.

‒ Reconnais que tu t’emmerdes avec lui. Depuis combien de temps n’es-tu pas sortie ? Il a fait le vide autour de toi. On ne se voyait plus.

Emilie pose ses pieds nus sur la table basse verte, une posture que Thomas ne supporte pas. Tout comme il ne supporte pas ses amis, en particulier Ronaldo.

‒ Qu’est-ce tu vas faire maintenant ? tente celui-ci.

‒ Aucune idée. Je vais commencer par déménager.

‒ Mon coloc s’est tiré.

‒ Ton cœur est brisé ?

‒ Pas vraiment. Je me suis mis en quête du remplaçant. En attendant, tu peux rester ici autant que tu le souhaites.

‒ Tu es un amour !

***********

‒ La même chose, s’il vous plaît !

Emilie a soif. La bouteille de soda qu’elle vient d’achever gît sur la table. Elle vérifie l’heure sur le smartphone que Ronaldo lui a prêté. Thomas est en retard. Cela ne lui ressemble pas. En principe, il se présente aux rendez-vous avec vingt ou trente minutes d’avance. Elle relit le texto qu’elle lui a envoyé ce matin : « rdv authentique 17h  E ». Après trois jours de silence, elle avait hésité entre le téléphone, le mail ou la visite impromptue pour finalement choisir leur moyen de communication habituel. Mais cette fois, Thomas n’a pas répondu.

L’Authentique est située sur la place principale de la ville. Un endroit fréquenté par les amateurs de terrasses. Le décor ne présente pourtant aucun signe d’authenticité. Avec ses façades staliniennes en béton et son espace centrales aride, minéral. Une expression technocratique destinée à décrire le rien. Quelques arbres plantés sur les côtés offrent un minimum d’ombre. Des essences spécialement choisies pour leur capacité à pousser en milieu hostile.

Sous son parasol, Emilie attend. Elle n’est pas pressée. À la serveuse qui lui apporte sa boisson, elle présente son plus beau sourire. Quelques mots sont échangés. Des banalités qui n’engagent à rien. Sur la chaleur. Sur la clientèle. Ces petits moments magiques, hors du temps, lui plaisent.

La terrasse est remplie. Beaucoup de femmes. Jeunes, pour la plupart. Des étudiantes qui préparent leurs vacances. À l’abri de ses lunettes sombres, Emilie mate, compare les tenues, les comportements. La mode est au croc-top. En tout cas pour les plus extraverties. Les nombrils prennent l’air. N’en déplaise aux grincheux et aux hypocrites.

Emilie qui a passé l’âge de ces démonstrations ne quitte plus le jogging de Ronaldo. Son ami lui offre le gîte, le couvert et l’habillement. Ces tennis roses, par exemple. Ou ces lunettes pailletées aux verres surdimensionnés. Il a même financé son expédition à l’Authentique. Elle le remboursera plus tard.

Elle ne voit pas Thomas arriver.

‒ Salut, fait ce dernier.

‒ Salut.

Thomas n’est pas disposé à s’asseoir. Costume anthracite froissé. Chemise blanche. Cravate noire. Chaussures. Derbys cirés. Présence incongrue. Égarée au milieu des tenues bariolées.

‒ Tu ne te poses pas ? s’étonne Emilie.

‒ J’ai pas beaucoup de temps.

‒ Cinq minutes.

Thomas consent à s’asseoir. À regret. Comme si ce simple geste réclamait un effort surhumain. Mais il refuse de commander quoi que ce soit à la serveuse qui doit se contenter d’une grimace. L’éclatante luminosité l’oblige à fermer les yeux. Car Thomas ne porte pas de lunettes.

‒ Si tu as l’intention de t’excuser, ce n’est pas nécessaire, déclare-t-il sur un ton sec. Ton attitude est inexcusable.

‒ Rassure-toi. Je n’ai pas l’intention de m’excuser.

‒ Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Dans quelle situation tu m’as mis ? J’ai l’air de quoi maintenant ? Les factures commencent à tomber.

‒ Je paierai ma part.

‒ Tu n’avais pas le droit de me traiter comme ça.

Emilie glisse la paille entre ses lèvres. Une technique comme une autre pour gagner du temps.

‒ A quoi tu joues ? s’emporte Thomas.

‒ Et toi ?

‒ C’est fini la crise d’ado. Tu dois devenir adulte maintenant. Et responsable.

Emilie soupire. La discussion s’est engagée sur un terrain glissant. Les leçons de morale l’ont toujours exaspérée.

‒ Qu’est-ce qui t’a pris ? demande Thomas.

‒ J’ai ouvert les yeux.

‒ Comme ça. D’un seul coup. En te levant le matin, tu t’es dit : et si je bousillais tout.

‒ Je ne suis pas faite pour le mariage ni pour tout ce qui va avec.

‒ Tu ne pouvais pas t’en rendre compte plus tôt ?

‒ Mieux vaut tard que jamais.

Thomas fulmine. Ses lèvres pincées n’annoncent rien de bon. D’un instant à l’autre, il risque d’exploser.

‒ C’est dégueulasse, affirme-t-il.

‒ Je ne pouvais pas faire autrement.

‒ Tu aurais pu respecter tes engagements.

‒ Pour divorcer dans la foulée ?

Emilie aspire les dernières gouttes de soda qui sont éparpillées au fond du verre. Va-t-elle en commander un troisième ?

‒ Tu parles d’engagement, commence-t-elle. Mais tu n’as jamais demandé mon avis. Tu as tout organisé avec et pour ta famille.

‒ Tu n’as jamais dit non.

‒ Je n’ai pas vraiment eu le choix. C’était tellement évident pour tout le monde. J’ai eu tort de me laisser embarquer dans cette histoire. J’ai étouffé mes doutes. J’ai cru qu’ils passeraient.

‒ Tu vas bientôt expliquer que ma famille est fautive.

‒ Pas du tout, je suis l’unique responsable. J’ai fait des efforts. Mais ça ne marche pas. Ce n’est pas moi. J’ai besoin de bouger, de découvrir, de sortir. Depuis deux ans, on s’embourbe. Pas de resto. Pas de théâtre. Pas de cinéma. On passe nos vacances chez tes parents. On ne voyage plus. On s’emmerde.

‒ Ça n’avait pourtant pas l’air de te déplaire.

‒ J’avais réussi à me persuader que c’était mieux pour moi. Je me trompais.

‒ Tu as rencontré quelqu’un ? s’informe Thomas.

Emilie s’esclaffe.

‒ Tu crois que je ne suis pas capable de réfléchir toute seule ? Tu imagines que j’ai besoin de quelqu’un pour me guider ? Tu me déçois. Tu manques de perspicacité. Si mon verre était rempli. Je te le jetterais au visage. Tu as de la chance.

‒ Tu es cinglée.

‒ Si ça peut te rassurer.

Thomas serre les mâchoires.

‒ Je ne t’ai pas demandé de venir ici pour me justifier, déclare Emilie.

‒ Ta conduite est inadmissible.

‒ Tu te répètes.

Emilie sourit. Plus rien ne la relie à cet homme en costume qui lui parle. Cet inconnu qui a partagé sa vie pendant deux ans.

‒ Je récupérerai mes affaires quand ça t’arrangera, conclut-elle.

‒ J’ai changé la serrure.

‒ Tu n’as pas perdu de temps.

‒ Tu trouveras tes fringues à la cave dans des sacs poubelle.

‒ Quelle délicatesse !

‒ J’ai pris l’habitude de trier les déchets.

Sur cette ultime insulte, Thomas quitte la terrasse en laissant dans son sillage une traînée d’amertume.

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Image de melancholiaphotography from Pixabay

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